L'ashwagandha (Withania somnifera) traîne dans la pharmacopée ayurvédienne indienne depuis des millénaires, mais c'est seulement depuis une dizaine d'années qu'elle est devenue un incontournable des étagères de suppléments en Amérique du Nord. Sur les réseaux, on la vend comme un « booster de testostérone naturel », un anti-stress miracle et un accélérateur de gains. Le problème, c'est que la majorité des articles qui en parlent en français sont écrits par des boutiques qui la vendent. Voici ce que dit vraiment la littérature scientifique — les essais qui appuient son usage, et les cas cliniques qui devraient te faire réfléchir avant d'en prendre à long terme.
C'est quoi, au juste, l'ashwagandha ?
L'ashwagandha est un arbuste dont on utilise surtout la racine, riche en composés appelés withanolides — c'est leur concentration qui détermine la qualité d'un extrait. Elle est classée parmi les « adaptogènes », une catégorie de plantes qu'on associe à une meilleure tolérance au stress physiologique. La plupart des essais cliniques sérieux utilisent des extraits standardisés et brevetés (KSM-66, Sensoril, Shoden), chacun avec un procédé d'extraction différent et un dosage de withanolides différent. C'est une distinction importante : la poudre de racine vendue en vrac n'a pas nécessairement la même concentration active que les extraits testés dans les études citées plus bas.
Ce que montrent les essais sur la force et la masse musculaire
C'est le terrain le plus solide pour l'ashwagandha. Plusieurs essais randomisés et contrôlés contre placebo, menés par des équipes indépendantes avec des extraits différents, arrivent à des conclusions similaires.
Essai de référence · 2015
57 hommes, 8 semaines : près du double du gain de force au développé couché
Dans l'essai de Wankhede et coll., les hommes prenant 600 mg/jour de KSM-66 ont gagné 46,0 kg au développé couché contre 26,4 kg pour le groupe placebo, en plus d'un gain de masse musculaire plus marqué aux bras et à la poitrine et d'une baisse de gras corporel plus importante (-3,5 % vs -1,5 %) [1].
Essai STAR · 2018
Squat et développé couché significativement supérieurs après 12 semaines
Avec un extrait aqueux différent (Sensoril, 500 mg/jour), l'essai STAR a mesuré des gains de +19,1 kg au squat et +12,8 kg au développé couché contre +10,0 kg et +8,0 kg pour le placebo, avec une meilleure répartition de la masse corporelle mesurée par DEXA [2].
Étude multicentrique · 2024
Hommes et femmes : gains de force et d'endurance (VO₂) confirmés
Sur 80 participants des deux sexes, 600 mg/jour de KSM-66 pendant 8 semaines a amélioré significativement le développé couché, la presse à jambes et la consommation maximale d'oxygène chez les hommes comme chez les femmes, sans effet indésirable rapporté [3].
Trois extraits différents, trois équipes de recherche différentes, des populations différentes — et un signal qui pointe dans la même direction. Une revue systématique avec méta-analyse bayésienne portant sur 13 essais confirme que l'ashwagandha est globalement plus efficace qu'un placebo pour la force, la puissance et la récupération, tout en notant qu'il reste peu d'essais menés spécifiquement chez des athlètes entraînés [6]. Ce qu'il faut retenir : l'ashwagandha n'a jamais été testée seule — dans tous ces essais, elle accompagne un vrai programme de musculation. Sans entraînement structuré derrière, il n'y a aucune raison de croire qu'elle produirait le même effet.
Et la testostérone, dans tout ça ?
C'est l'argument marketing le plus répété — et c'est aussi le plus nuancé dans la littérature. L'effet dépend beaucoup du profil de la personne qui la prend.
Chez qui ça semble marcher
Hommes vieillissants ou en surpoids
Chez des hommes de 40 à 70 ans en surpoids, un extrait Shoden a fait grimper la testostérone salivaire de 14,7 % et la DHEA-S de 18 % de plus que le placebo sur 8 semaines, sans changement significatif du cortisol [4]. Dans l'essai de Wankhede, le gain de testostérone était aussi net (+96,2 ng/dL vs +18,0 ng/dL) [1].
Où c'est moins clair
Hommes déjà en bonne santé hormonale
Une méta-analyse sur la fertilité masculine montre une hausse de testostérone de 17 % — mais surtout chez des hommes oligospermiques avec une fertilité déjà compromise, sur des études en bonne partie observationnelles [5]. Chez un homme jeune, actif, avec un profil hormonal normal, le signal est nettement moins constant d'un essai à l'autre.
Le cortisol, le stress et la récupération : la piste la plus intéressante en 2026
C'est probablement là où la recherche récente est la plus prometteuse. Une étude publiée en janvier 2026 a suivi 56 athlètes de sports d'équipe (rugby, water-polo, football) pendant 42 jours de préparation, une période reconnue pour son stress physiologique élevé. Chez les femmes, le cortisol salivaire a augmenté significativement dans le groupe placebo, alors que le groupe ashwagandha a vu ses scores de récupération (indice de Hooper) et ses douleurs musculaires s'améliorer. Chez les hommes, le saut vertical (CMJ) s'est amélioré significativement dans le groupe ashwagandha, pendant que la cortisone salivaire grimpait dans le groupe placebo [7]. Ce n'est pas un effet miracle, mais c'est un des rares essais menés directement chez des athlètes entraînés plutôt que chez des débutants — un angle qui manquait cruellement à la littérature avant 2026.
Si tu veux essayer : les repères pratiques
Ce qu'on ne te dit pas assez : le foie et la thyroïde
C'est la partie que les boutiques de suppléments oublient systématiquement de mentionner. Depuis 2020, plusieurs cas d'hépatite toxique liés à l'ashwagandha ont été publiés dans des revues médicales, en provenance du Japon, de l'Islande, de l'Inde et des États-Unis.
Si tu as des antécédents hépatiques
Un cas publié en 2023 décrit une hépatite aiguë cholestatique avec ictère chez un homme ayant pris de l'ashwagandha pendant un an [8]. Un autre cas, en 2025, décrit une insuffisance hépatique aiguë sur chronique chez une personne avec une maladie du foie préexistante [9]. Ce sont des cas rapportés, pas une épidémie — mais si tu as une condition hépatique connue ou que tu prends déjà des médicaments qui sollicitent le foie, une discussion avec un professionnel de la santé avant de commencer est de mise.
Si tu as une condition thyroïdienne
L'ashwagandha peut faire augmenter les hormones thyroïdiennes (TSH, T3, T4). Un essai a montré un effet bénéfique chez des gens en hypothyroïdie subclinique [10], mais ce même mécanisme peut aggraver une hyperthyroïdie. Fais vérifier ta fonction thyroïdienne avant de commencer si tu as un historique de trouble thyroïdien.
Aucune société savante en nutrition sportive n'a encore publié de prise de position officielle spécifique sur l'ashwagandha — contrairement à la créatine, par exemple, dont l'usage est appuyé par des décennies de position officielle de l'International Society of Sports Nutrition. Ça ne veut pas dire que l'ashwagandha ne fonctionne pas ; ça veut dire que le corpus de preuves, bien que cohérent, reste plus jeune et moins volumineux.
Ce qu'il faut retenir
Le signal sur la force est le plus solide : trois essais indépendants, avec trois extraits différents, montrent des gains de force supérieurs au placebo quand l'ashwagandha accompagne un vrai programme de musculation structuré. L'effet sur la testostérone est réel mais plus marqué chez les hommes vieillissants ou en surpoids que chez un jeune athlète déjà en bonne santé hormonale. La piste sur le cortisol et la récupération, appuyée par une étude fraîche de 2026 menée chez de vrais athlètes, est prometteuse mais encore jeune. Le profil de sécurité est généralement bon dans les essais cliniques contrôlés — mais des cas cliniques réels d'atteinte hépatique existent et méritent d'être pris au sérieux, surtout en cas d'antécédents hépatiques ou thyroïdiens, ou pour un usage prolongé sans cycle. Comme pour tout supplément : ça ne remplace jamais l'entraînement, le sommeil et l'alimentation — ça les complète, tout au plus.
Sources
- Wankhede S, Langade D, Joshi K, Sinha SR, Bhattacharyya S. Examining the effect of Withania somnifera supplementation on muscle strength and recovery: a randomized controlled trial. J Int Soc Sports Nutr. 2015;12:43. PMID : 26609282. DOI : 10.1186/s12970-015-0104-9
- Ziegenfuss TN, Kedia AW, Sandrock JE, Raub BJ, Kerksick CM, Lopez HL. Effects of an Aqueous Extract of Withania Somnifera on Strength Training Adaptations and Recovery: The STAR Trial. Nutrients. 2018;10(11):1807. PMID : 30463324. DOI : 10.3390/nu10111807
- Verma N, Gupta SK, Patil S, Tiwari S, Mishra AK. Effects of Ashwagandha standardized root extract on physical endurance and VO2max in healthy adults performing resistance training. F1000Research. 2024;12:335. PMID : 38988644. DOI : 10.12688/f1000research.130932.2
- Lopresti AL, Drummond PD, Smith SJ. A Randomized, Double-Blind, Placebo-Controlled, Crossover Study Examining the Hormonal and Vitality Effects of Ashwagandha in Aging, Overweight Males. Am J Mens Health. 2019;13(2). PMID : 30854916. DOI : 10.1177/1557988319835985
- Durg S, Shivaram SB, Bavage S. Withania somnifera (Indian ginseng) in male infertility: an evidence-based systematic review and meta-analysis. Phytomedicine. 2018;50:247-256. PMID : 30466985. DOI : 10.1016/j.phymed.2017.11.011
- Bonilla DA, Moreno Y, Gho C, Petro JL, Odriozola-Martínez A, Kreider RB. Effects of Ashwagandha on Physical Performance: Systematic Review and Bayesian Meta-Analysis. J Funct Morphol Kinesiol. 2021;6(1):20. PMID : 33670194. DOI : 10.3390/jfmk6010020
- Coope OC, Otaegui E, Suárez M, Levington A, Abad-Sangrà M, Lloyd B, Spurr TJ, Roman-Viñas B. Ashwagandha Root Extract Stabilises Physiological Stress Responses in Male and Female Team Sports Athletes During Pre-Season Training. Nutrients. 2026;18(2):230. PMID : 41599843. DOI : 10.3390/nu18020230
- Lubarska M, Hałasiński P, Hryhorowicz S, et al. Liver Dangers of Herbal Products: A Case Report of Ashwagandha-Induced Liver Injury. Int J Environ Res Public Health. 2023;20(5):3921. PMID : 36900932. DOI : 10.3390/ijerph20053921
- Casiano-Manzano S, Torres-Larrubia M, Masa-Caballero A, Jiménez-Colmenarez Z, Martín-Noguerol E, Fernández-Bermejo M, Solís-Muñoz P. Changing perspectives: unveiling the risks of ashwagandha-induced hepatotoxicity. Rev Esp Enferm Dig. 2025;117(5):288-289. PMID : 37982556. DOI : 10.17235/reed.2023.10080/2023
- Sharma AK, Basu I, Singh S. Efficacy and Safety of Ashwagandha Root Extract in Subclinical Hypothyroid Patients: A Double-Blind, Randomized Placebo-Controlled Trial. J Altern Complement Med. 2018;24(3):243-248. PMID : 28829155. DOI : 10.1089/acm.2017.0183